en route vers le pays des ancêtres

Apparu  dès la première heure sur le visage figé du défunt, le masque revient ressusciter du monde de l’invisible  les ancêtres du clan, exhiber ses fonctions, parler d’autres rivages…

Il a laissé quelque temps les entités surnaturelles, ses substituts, cheminer avec le mort et la communauté et vérifier que  les forces nocives étaient chassées et l’âme du défunt  divinisé. Et maintenant il lui ouvre les portes de l’au-delà avec faste et mystère.

Inséparable des mouvements, des danses, des chants, du roulement des tambours, dans l’éclat des lumières, il virevolte, s’enfièvre, tourne autour des hommes hypnotisés. Dans une atmosphère fiévreuse, il honore les esprits et communique avec eux. Pour garder toute sa puissance et son aura magique, il ne peut être privé de ses accessoires : ses parures de fibres, de plumage, de feuillages, de la gestuelle, de la danse, de la musique et du public qui le galvanise, l’exalte.

Son visage mort, ses yeux vides,  sa bouche, ses orifices  suggèrent l’idée du néant d’où il provient.  Il observe par-delà l’espace, par-delà le temps la société qui lui a donné naissance et dont il est aussi le miroir. C’est elle qui le fait apparaître puisqu’il lui faut un intercesseur avec le divin. Il n’est pas le dieu mais un masque truchement qui le présentifie mais ne le représente pas.

Beau et effroyable, ses possibilités de métamorphoses sont infinies sous les yeux médusés des participants.

 

C’est le masque, dans la culture Bobo-Mandaré où vit Moussa SANOU, (Directeur artistique du théâtre Traces de Bobo-Diolasso)  qui représente cette métamorphose du défunt en un être supérieur s’apprêtant à rejoindre les ancêtres.

 

Entretien de Moussa Sanou, 2009 :  

 

Le matin les coups de fusils annoncent le début des obsèques devant la maison funéraire, le masque fait son  apparition au village.  Dès lors, les jeunes gens se retrouvent sur la place du village où les tambourinés sonnent le rassemblement. Munis de pioches, les jeunes gens partent pour ‘la montagne’ des masques à la lisière du monde des mortels et de celui des immortels. Ils vont ‘capturer’ d’autres masques qui viendront se manifester au village, escorter leur nouveau membre dans sa transition…

 

L’après-midi, les tam-tams des griots sonnent la cérémonie du ‘simulacre’ d’enterrement. Les masques sont là. Les initiés se retrouvent devant la maison funéraire où a lieu la levée de la dépouille, représentée par une natte roulée. Elle sera portée à travers le village avant d’être déposée au lieu d’enterrement.

C’est pour les jeunes un grand moment de fête et  d’éveil artistique. Le masque   ne parle pas mais il s’exprime par le corps et le mime. L’homme qui s’en affuble ne devient pas celui qu’il représente. Une certaine énergie sacrée peut être transfusée au porteur qui est d’abord un grand danseur expérimenté  obéissant aux prescriptions du maître de cérémonies, aux exigences d’un code. Il est assisté par ses acolytes qui le soutiennent, l’encadrent, l’aident à se mouvoir. Il  libère l’homme de son personnage habituel et devient ici son complice   qui  anime un monde d’illusions  bien connu des marionnettes qui, souvent en Afrique, l’accompagnent. Les petits-fils ou petites filles du défunt qui ont dans la culture Bobo-Mandaré une alliance à plaisanterie avec les grands parents, doivent jouer son rôle pendant les funérailles, l’imiter dans sa manière de parler, de marcher, de regarder, de rire…Ils l’ont bien observé de son vivant, ils ont même répété en sa présence, sur ses conseils, et ses interventions ont corrigé l’interprétation de son propre personnage… 

 

C’est cet événement que Moussa Sanou  croit être du théâtre ou alors  similaire au Théâtre… auquel il a  toujours recours…  quand il rencontre pour la première fois un groupe de comédiens dans le cadre d’un atelier pour signifier l’acte théâtral.

Jeu mimé, rite de souvenir, simulacre collectif, tous s’y conforment  afin d’exprimer le respect dû au mort avec l’aide et la complicité d’un monde de l’entre-deux, rempli d’illusions. Les esprits des ancêtres du défunt  et  avec eux toutes les forces surnaturelles bénéfiques ou maléfiques  participent à leur manière à la fête des hommes dont le  seul souci sera alors de renvoyer dans leur séjour ces  troubles fêtes et de faire en sorte que le mort  les protégera lorsqu’ils installeront ses reliques dans la case aux ancêtres. Repas de fête, marché de fête, danses de fête doivent prolonger dans l’au-delà la notion de propriété et d’intérêt.

L’épreuve est  maintenant terminée,  l’ordre et l’équilibre social du groupe est  régénéré et préservé. La vie normale peut reprendre son cours.

© Anita Bednarz 2020