l'annonce de la mort

La mort en Afrique  est le signe et la conséquence d’un déséquilibre cosmique et social, elle n’est jamais vraiment "naturelle" ; elle a pu être causée, par exemple, par un sorcier "mangeur d’âmes". Au cœur de cet entre-deux mystique, le  magicien,  l’homme marionnette, les  masques et  leurs substituts    apparaissent aux hommes et   au travers     des messages transportés par les chants, les tambours, les danses, ils transforment rituellement le mort en ancêtre et protègent les vivants. Temporairement, ils luttent contre les sortilèges et  "nettoient"  les lieux de vie chargés de forces nocives qui dégradent les hommes et les valeurs dont ils sont les garants.  Si ces effigies ne le faisaient, s’ensuivraient  beaucoup de malheurs et de décès (Butor, 2005 : 52).

 

La voix du masque "qui  ne voit pas dehors "  annonce la mort du chef de Terre.

Boyam, s.d  (1-7).

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A Koudougou, les masques  "qui ne voient pas dehors"  sortent uniquement pour annoncer la mort du  Tengsoba .

C’est le chef de Terre de la tribu très hiérarchisée  des Mossi. Il est le détenteur exclusif du fétiche ancestral sur lequel repose la croyance religieuse du culte de la Terre des villageois d’une même coutume. Leur ancêtre serait  venu  dans la région plus fertile de Koudougou en ayant amené un peu de terre natale qu’il distribua à ses fils. De cette trace de leur père est née l’idée d’un objet....

Un objet-matière qu’ils lièrent avec des cordes autour duquel ils se rassemblaient, marionnette sacrée de la  première heure. Chaque fois qu’ils voulaient s’adresser à leur ancêtre, ils faisaient un sacrifice,  égorgeaient le poulet, versaient le sang dessus et y ajoutaient des plumes. Au  fil des années,   d’autres petits nœuds sont venus entourés la petite motte de terre qui est devenue un dieu-objet    que les hommes ont continué à adorer (Augé M., 1988).

Ainsi est née l’origine de la religion à Koudougou et dans les cinq villages environnants (Issouka,  Dapoya, Paologo, Bourkina, Zakin), qui portent le nom des masques qui caractérisent cette croyance  (les Wassibi à Issouka, les kandaga à Dapoya..). 

Lorsque  le  Tengsoba  décède,  nul ne doit révéler des soupçons sur sa santé, un calme  absolu doit exister jusqu’à l’arrivée du cortège des dignitaires de chaque village. C’est un  poulet, marionnette corporelle animale qui sera le signe de la mort, relayé de village en village par un émissaire fantôme, ombre invisible et muette qui apparait comme le chaînon indispensable. Il part  de Koudougou, le lieu où va se dérouler « l’action » vers des lieux de plus en plus éloignés : le village d’Issouka d’abord où, sans se retourner, il dépose le poulet, reprend la route du retour en empruntant un autre chemin. Au vu de ce poulet, le chef coutumier d’Issouka sait tout de suite ce qui se passe. A son tour,  il envoie un émissaire à Paologo qui prévient Bourkina  puis celui-ci avertit Zakin.  Chaque chef coutumier convoque ses sujets et les met au courant de la nouvelle. Une expédition s’organise aussitôt.

Le chef coutumier, le masque "qui ne voit pas dehors" prennent la tête du cortège de chacun des villages. Le masque ne parle pas mais s’exprime par le corps et le mime. Il  prête sa voix à un gros tam-tam.  Sa langue,  tonale, laisse échapper des syllabes mélodiques  qui transmettent à l’aide des petits tambours et du musicien,  l’annonce de la mort. Ils sont accompagnés d’une des filles du village mariée dans les environs. Entamant la danse macabre, ils s’avancent, à reculons,  vers la maison mortuaire. La main  gauche de chacun des dignitaires agite le fétiche ancestral Sounka et la droite tient la lance. Le cadavre ne doit pas les reconnaître avant qu’ils soient à ses côtés. Tous les masques prennent place à côté du corps jusqu’à l’enterrement. Ils constatent officiellement le décès et ordonnent l’ouverture de la porte arrière  de la maison par laquelle le musicien  annonce la nouvelle aux villageois. Pendant des heures, les grands tam-tam et  les pleurs animent  le village.

Les masques  accompagnent la métamorphose du défunt en un être supérieur qui s ‘apprête à rejoindre les ancêtres. Ils dansent jusqu’à la lisière du monde des mortels tandis qu’il s’agit pour les organisateurs de la cérémonie de résumer le passage du défunt sur cette terre,  de laisser libre cours à l’imagination du public ( parents, amis, alliés et autres connaissances venues des contrées voisines) tout en le persuadant qu’il n’est pas fou de préparer sa mort (Boyam, s.d  (1-7).

 

L’Effigie sculptée

 

Simulacre de mystère et d’effroi, l’effigie donne corps à une nouvelle identité magique qui répond moins à une volonté de ressemblance qu’à un effort de transfiguration. Dotée d’une entière autonomie, elle est devenue cet être vivant qu’il faut nourrir, honorer comme un médiateur  chargé de transmettre paroles et offrandes à l’Etre Suprême auquel elle se substitue   sinon  elle risquerait de se venger. Une fois les énergies libérées, elle sera satisfaite et  elle ouvrira les portes de l’imaginaire : l’esprit du mort sera divinisé.

Pour des raisons politiques, religieuses ou pratiques, l’annonce de la mort  peut être différée ; une distance se crée ainsi entre la mort biologique et la mort sociale. Là, commence la véritable théâtralisation de la mort : avec l’intervention des tam-tams plus ou moins spéciaux, fusils, tambours funéraires, balafons, danses…

Dans le village de Nabaka, en pays Moré, la mort et l’enterrement du chef coutumier, vieux et malade,  sont   maintenus secrets. Commence alors  une parodie de  vie normale pour   les villageois.   Le substitut du chef  est représenté en la personne d’un  vieillard et la maladie évoquée du Chef n’est, une année durant,  que  superstition et parodie du pouvoir…(Kaboré, 1950/52 ) :

Comme la coutume le veut, il faut qu’il y ait un nouveau chef le jour de la proclamation officielle de la mort du prédécesseur mais l’existence de ce nouveau chef doit être ignorée jusqu’aux funérailles officielles de l’effigie du défunt.

Juste à côté de la véritable tombe secrète dans laquelle repose le vrai corps du chef, la tombe "officielle" est creusée à l’identique. Des chants de louanges, de la musique, des coups de fusils accompagnent ces travaux pendant que les nobles  vieillards,  assis dans un coin de la cour extérieure, boivent,  discutent de l’organisation des cérémonies tandis que d’autres  se chargent de coudre les habits funéraires ou partent à la recherche des objets manquant au bon déroulement de la cérémonie. La natte spéciale, qui va servir de sépulture, est apportée par un envoyé spécial ; elle est faite de longues pailles en travers desquelles passent des ficelles. A sa vue les vieillards pénètrent dans la chambre mortuaire du grand-père pour le laver et l’habiller.

 

C’est cette effigie qui est personnifiée en la personne morte du Chef ; habillée, parée  elle reçoit les mêmes soins et la même nourriture qu’un être vivant.   Mais chacun redoute encore ses  pouvoirs (Kaboré, 1950-52 :3-4)…

C’était une effigie longue d’à peu près un mètre, sculptée dans un tronc d’arbre à karité. Cette effigie était  minutieusement taillée, elle avait tout ce que l’homme a extérieurement comme membres et organes : jambes, bras, tête, yeux, bouche, oreilles, etc... Ils firent semblant de lui raser la tête, après quoi ils la lavèrent en entier. Des habits cousus à la taille lui furent portés à son corps : chemisette, grand boubou, pantalon. La tête était coiffée d’un bonnet pointu sur lequel on plaça un grand chapeau. Elle était également chaussée de babouches. Après que tout cet habillement fut terminé, il fallait maintenant enterrer  ce dit  cadavre. On l’enroula  tout habillé dans une grande couverture blanche, puis ensuite dans la natte spéciale. On le plaça pour terminer sur un brancard fait de deux longs bouts de bois parallèles interceptés par intervalle par plusieurs petits bois. Un pagne noir couvrait tout le bloc. Il fut annoncé à tous ceux qui attendaient dehors que tout était prêt. Tout le monde se pressait à la porte de la chambre et attendait qu’on fasse sortir le corps. Les tams-tams redoublaient en cadence, les chants funèbres commençaient. Plusieurs personnes qui pouvaient s’en saisir les premiers, portèrent haut au-dessus de leur tête et dans les mains, le brancard. Là commençaient les danses autour de la maison de grand-père, le brancard toujours haut porté et brutalement secoué. Tout le monde se pressant autour. On avançait à pas cadencés sous le bruit des instruments, des chants et des coups de fusils ininterrompus. L’on fit ainsi trois fois le tour de la grande concession de grand-père puis vint le moment de l’enterrement. Le « Lada » celui qui peut placer le corps dans la tombe (car chez nous, il y  a des familles spécialistes pour çà) sauta dans la fosse et reçut le corps à inhumer qu’il plaça dans la position voulue. Puis il resta là-dedans pour les offrandes et les commissions. Cà se passait exactement de la même façon que pour le véritable enterrement de  grand-père. Chacun offrait toutes sortes de choses….. Le "Lada" à qui était confiée la cérémonie des offrandes répétait à chaque fois : « un tel t’offre ceci, mange- le avec les bons esprits de l’au-delà et jamais avec les mauvais ».

 

Cette cérémonie dura plus d’une heure. Quand tout fut terminé, le  "Lada" balbutia une sorte de prière à lui puis couvrit le trou de la tombe avec une grosse jarre qu’on entoura ensuite de terre. Il jeta ensuite sur la tombe ainsi fermée des poignées de cauris.

L’enterrement était terminé.

(Kaboré, 1950/52 ) 

© Anita Bednarz 2020