l'exposition du cadavre

 

Rester un moment encore…

 

La raison profonde de l’exposition du cadavre  réside dans le seul désir pour la communauté, de « rester encore un moment avec le mort ».  Ces expositions publiques du cadavre prennent de véritables tournures théâtrales. Le mort est quelquefois assis dans une attitude de repos, serein  donnant l’impression d’être vivant et d’assister à ses propres funérailles.

Parents et amis peuvent le voir encore une fois et le pleurer avant qu’on le porte en terre et les derniers honneurs qui lui sont rendus en cette circonstance, sont d’une grande importance pour le Lobi (Zonga, 1969/70 : 14-15) :

«  A la fin de l’interrogatoire du cadavre, le corps dans ses plus beaux vêtements est enlevé du brancard où il était étendu et déjà déposé contre un mur ou un arbre. Il est assis en général sur un escabeau ou sur une claie et retenu par des tuteurs. Son regard est tourné vers l'Est s'il s'agit d'un homme et vers l'Ouest s'il s'agit  d'une femme. Il est porteur de son arc et de son carquois s'il s'agit d'un homme ou du bâton s'il s'agit d'une femme. En général, l'exposition du cadavre se fait souvent sous un arbre quelconque à une certaine distance de la demeure du défunt. Elle dure en principe trois ou quatre jours et débute toujours le soir. Dans ces lieux, on remarque disposés çà et là autour du cadavre, les instruments de travail : daba, fusil, cannes et filets à pêche, paniers de céréales, ivoire d'éléphant, trophées de chasse...s'il s'agit d'un homme ; mortier et pilons, meule, ustensiles de cuisine...sel, soumbala s'il s'agit d'une femme.... Le spectacle qui s'offre à l'observateur non averti est incontestablement abominable et écoeurant à la fois..."

C’est au cours de cette phase qu’on lui rend le plus grand hommage : balafonistes, joueurs de tams-tams  sont assis à ses côtés,   femmes  et hommes dansent, une avalanche de cauris lui sont jetées, beaucoup d’orateurs  aux opinions contradictoires se succèdent…, interrogent  à nouveau le mort  et l’exhortent  à ne rien leur cacher, mécontentent l’assemblée ; des heurts ont souvent lieu (Kambiré, 1974/75 : 4 et suiv.) :

Devant le corps du défunt, la douleur est  souvent « jouée »,  les pleurs, les cris sont conventionnels avec passage brusque d’un état normal à une crise exhibitionniste  même si parfois l’on assiste à l’expression d’une douleur personnelle avec différentes graduations.  Les chants de deuil, les lamentations   expriment la solitude, les regrets, la douleur, la révolte. Les animations autour du cadavre, les multiplications de signes et insignes de deuil  offrent   le spectacle d’un psychodrame et mélodrame tout à la fois.  Selon les cultures, la cendre sur la peau, le kaolin, l’eau  (principe de vie féminin), le sang, l’usage de la main gauche (inversion),  les feuillagesles calebasses, les ficelles de cauris et les liens pour maîtriser l’effervescence des esprits, le travestissement sont des symboles de deuil marquant l’affliction.

Les participants  s’appliquent  à bien danser pour faire honneur au défunt. Deux catégories de personnes cependant dansent délibérément à contre rythme : les parents directs du défunt et les « parents à plaisanteries » (moyen de décrispation sociale qui autorise  et parfois même oblige, des membres d'une même famille  ou des membres de certaines ethnies entre elles, à se moquer ou s'insulter, et ce sans conséquence). Le défunt est parfois imité de manière comique.

 

Ces parodies provoquent le rire et la détente. Tout le monde participe de manière intense. La mort est à ce moment- là comme niée, oubliée, de manière paradoxale puisqu’en même temps on  parle au défunt, on lui apporte à manger, on joue avec lui, on multiplie les conseils  et les mesures de précaution pour son  « grand voyage » tout en le retenant le plus longtemps possible  près de soi.

En lui  prêtant sa voix, ses mimiques, ses gestes, ses déplacements,  la communauté  restitue l’illusion d’un personnage vivant, autonome,  autour duquel elle s’agite puisqu’elle a le pouvoir de  le maintenir   en vie. Elle a maintenant renoncé à la participation de cette pure icône, aux réactions et à la dynamique factices  dont elle est devenue le serviteur.  En l’intégrant à elle, elle se persuade   qu’elle n’est pas responsable de sa mort. Imaginé et présentifié par les hommes, ce mannequin, de qui  dépend maintenant   leur regard, doit devenir un modèle qui incarne et transmet un profond sentiment  de la mort.

 

En pays Dagara (Somda, 1973/74 : 8-10),  les préparatifs de l’exposition du cadavre se font en trois phases : la toilette mortuaire et la diffusion des funérailles qui se font simultanément et l’exposition, en deux temps, du cadavre : l’une dans sa concession, l’autre sur le catafalque appelé  paala  en langue dagara. Lorsque les soins de propreté et la vêture sont terminés, on procède à la première exposition. La dépouille mortelle est transportée de l’intérieur à l’extérieur de la maison en vue de l’exposition devant la porte. Le défunt quitte la maison pour la dernière fois ; aussi va-t-il être exposé au pied du mur de sa case. Il est alors installé sur une natte ou dans un fauteuil avec les signes distinctifs de son sexe : un arc et un carquois rempli de flèches pour un homme, un panier et une calebasse pour une femme. Deux  petits xylophones appelés  Logilé  en dagara, et comportant quatorze touches accompagnés d’un tambour inaugurent la musique funèbre et signifient par leurs rythmes cadencés  et leur son lugubre qu’il y a un décès…Chacun,  arborant les insignes de deuils, pleure en marchant processionnellement autour de la dépouille funèbre.

Pendant ce temps se prépare la seconde phase de l’exposition à 200 ou 300 mètres du lieu habituel des funérailles… :

Le catafalque appelé « paala » est une sorte d’estrade funèbre. Il est en général construit avec du bois fraîchement coupé. Seuls les fossoyeurs sont habilités à faire ce travail. Le catafalque comprend deux parties : une partie inférieure comportant une plate-forme située à 1,50 environ du sol  où l’on place le cadavre ; une partie supérieure formant un toit et qui s’élève environ à 2,50 m du sol. Ce toit est d’abord couvert d’une natte, souvent celle que le défunt a utilisé de son vivant ; l’ensemble est ensuite couvert de draps et de couvertures de haute qualité. Le catafalque  ainsi construit, et orné, les fossoyeurs vont chercher la dépouille mortelle pour l’y exposer.

 

Pendant le transfert du corps vers le  paala, la foule suit le cortège et suspend ses pleurs ; mais les parents directs continuent de  pleurer tout haut. Arrivés à destination, les  fossoyeurs déposent leur charge sur le « paala » dont l’orientation signe la différence des activités de l’homme et de la femme dans la société… S’il s’agit  d’un homme, le « paala » est tourné vers l’orient car l’homme doit se lever avant le jour pour aller au champ. S’il s’agit d’une femme, il fait face à l’occident car la femme doit toujours regarder vers l’ouest de peur que le soleil ne se couche avant qu’elle n’ait achevé ses activités ménagères (écraser les grains de mil à la meule, puiser de l’eau pour la cuisine etc.)

 

Unique acteur  exposé à l’extérieur sur un catafalque, le cadavre est transfiguré par la représentation. Il  a fini par abandonner le superflu de l’existence pour l’immobilité éternelle. Figure inerte, magique,  déjà  au centre d’un monde  qui est à lui-même sa propre règle. Dans ce lieu, chacun a sa place ; les déplacements des participants autour de l’espace de présentation du mort,  sont précis, codés.  Quelque chose, un signe  porte et impose la parole de la nécessité intérieure de cet être presque  surnaturel et      indique  à toute la communauté déstabilisée,  une orientation du sens (géographique et symbolique) et des valeurs.

Les membres de la famille d’abord  puis  la communauté rendent les derniers honneurs au mort au rythme des  instruments de musique funéraire  qui ponctuent la cérémonie dans un ordre particulier. Les pleurs reprennent de plus belle et pendant un certain temps, on continue de jouer les petits xylophones.

 

Puis ceux-ci sont remplacés par un grand xylophone dénommé (dégar) et originellement destiné uniquement aux funérailles…Il a un rythme plus lent, une mélodie moins triste et moins mélancolique ; mais plus grave, solennelle et majestueuse. Ce xylophone   toujours accompagné d’un tam-tam  (kuör) et souvent aussi d’un autre instrument du même genre, va  permettre l’ouverture solennelle des funérailles. Les membres de la famille se regroupent autour de cet instrument laissant entendre une autre série de pleurs appelés (dégar) ou (le lâgni). Un balafoniste joue un air pendant  que des griots  de la grande famille chantent des complaintes auxquelles tout le monde répond. Cette ouverture permet à d’autres personnes d’assurer « la garde du balafon », rite  essentiel de l’exposition sur le  paala , répété  par les hommes au fur et à mesure que les gens arrivent  … chacun de ses membres jettent une poignée de cauris sur le catafalque, ensuite ils se dirigent vers le balafon où ils  répètent ce geste mais cette fois au pied des musiciens.

Pendant « la garde » du balafon, les assistants exécutent autour du   paala, la danse rituelle jusqu’à l’enterrement.

La musique est partout dans la vie africaine.

Elle l’est  aussi  dans tout spectacle et les  marionnettes n’échappent pas à la règle… Pas de représentation  sans l’accompagnement de tambours, hochets, cloches, sifflets, grelots, flûtes ou balafons, etc. Certains de ces instruments  servent dans les cultes et la divination pour invoquer les esprits. Chants et chansons sont souvent   repris en chœur ou en solo.  Les marionnettes elles-mêmes peuvent produire de petits bruits rythmiques avec leurs pieds  sur  le sol ou  en entrechoquant leurs corps  creux, remplis de cailloux ou de graines… Certaines sifflent grâce à une mécanique incorporée qui produit des sons…..et parlent un drôle de langage déformé par quelques  truchements vocaux, souvent secrets (pratiques faites d’os, d’ivoire, de coquille d’œuf d’autruche, d’argent ou de bambou..) et utilisé par les marionnettistes traditionnels.

Ces effets sonores complexes, riches, quelquefois modernes   (harmonica, accordéon),  joués en direct, sont accompagnés des cris de joie,  des battements de mains des spectateurs, de leurs plaisanteries (Marionnettes en territoire africain, 1991 : 51).

Les danses, la musique,  les processions introduisent le mort dans un monde incertain entre l’agitation et l’inertie, entre le mouvement effréné et la fixité absolue, entre la circulation, l’oscillation et la permanence des formes. Ces gestes réglés, ces rythmes   figurent la rotation originelle  et imposent à ce simulacre de l’homme statufié, la possibilité de la motricité, de l’action, de l’agitation, du balancement, du frémissement qui est l’idée même de la vie qui habite toute marionnette délivrée du désir mystique que l’homme a de vouloir en faire un double de lui-même.

© Anita Bednarz 2020