les tchitchili de danaye Kanlanféï

 

les marionnettes actuelles de Danaye Kanlanféï sont donc les descendantes naturelles des Tchitchili de jadis. Mais la tradition véhicule d’autres genres de marionnettes qui l’ont aussi influencé. 

chez les Mina du bas Togo, les jumeaux ou  Venavi  sont considérés comme des êtres au-dessus du commun. Une grande solidarité les relie et toutes sortes de cérémonies leur sont consacrées tout au long de leur vie. Lorsque l’un d’eux vient à mourir, le vivant peut être appelé dans l’au-delà par son frère ou sa sœur défunt(e). Il faut alors des pratiques spéciales pour éviter que le second jumeau ne subisse le même sort que son frère ou sa sœur. Après l’enterrement, les parents doivent réincarner le défunt  à travers une statuette (mâle ou femelle selon le cas)  le Venavi Djodjo  qui prendra le nom du défunt et qui sera l’objet de tous les soins de la part des parents ou du jumeau survivant : on le baigne, on l’habille, on le nourrit, on dort avec lui et l’on voit certaines mères, qui, pour ne pas provoquer la jalousie du défunt, portent au dos le jumeau survivant et devant  le Venavi Djodjo. 

Plus loin, dans la préfecture des Lacs, un grand masque, le

Zangbeto, génie protecteur des villes, ne sort que la nuit ;

les échassiers et les Egun occupent les plateaux.

et puis, l'on trouvait, et l'on trouve encore, dans les différentes régions, sur la place du marché, des manipulateurs de poupées, en solo, donnant des représentations qui comportant des scènes obscènes  qui rassemblent une grande foule.

 

le contexte de l’oeuvre de Danaye Kanlanféï n’est pas banal. S’il se réclame aussi du rêve dans sa création, il souhaite montrer dans ses spectacles certains masques, certains fétiches de son ethnie Gourma du nord Togo. Lorsqu’il explique aux dignitaires de son village, après son stage artistique à Lomé en 1975 qu’il veut monter des spectacles profanes, en utilisant ces marionnettes sacrées, ils le prennent pour un fou, lui font subir des exorcismes ; ils craignent qu’il ne divulgue leurs secrets. Cependant l’autorisation qu’il obtient pour lever cet interdit ne lui a pas donné une liberté totale dans sa création.

 

masques, marionnettes, fétiches doivent rester en conformité avec le mythe. Cette démarche consciente témoigne chez le créateur d’une insatisfaction par rapport au statut quo ; elle crée des tensions au point qu’il faudra à Danaye Kanlanféï quelques années pour sortir vers le spectaculaire, des éléments de la tradition. Mais subsiste encore chez le créateur une réticence confuse dans la volonté de ne pas trahir le secret et le sacré en manipulant lui-même certaines marionnettes :

«  Si ce sont des génies, moi seul j’interviens et seulement après avoir rêvé » (Zimmer, W, 1981).

danaye Kanlanféï n’aime pas employer le mot marionnette, il le trouve peu sérieux. Il préfère le nom de fétiche qui représente l’esprit des ancêtres et qui, en jouant, délivre un message clair, compréhensible par n’importe quel  spectateur de tout âge et de toute condition…

en mettant en scène des personnages familiers dans des situations connues de tous, ils sont ainsi les garants de la bonne conduite de la communauté et de sa moralité. Dieux, ancêtres divinisés, esprits protecteurs ou malfaisants, animaux mythiques, fantastiques, citoyen lambda, chefs de village, notables, déesses de l’envie, de la haine et de la jalousie, génie du vent, spectre de la nuit, personnages de type européens, asiatiques… épousent toutes les formes  possibles. A fils, à tige, à gaine, habitables, marionnettes et marottes  habitent le monde du maître et communiquent avec les vivants dans une belle symbiose.

 

depuis 1975, Danaye Kanlanféï a fabriqué plus d’un millier de Tchitchili. Pour un seul spectacle, il utilise une centaine de marionnettes  créées au gré de son inspiration. Tout comme pour la fabrication des fétiches, le choix de l’arbre est important puisque ces  marionnettes sont taillées dans du bois sacré.

 

Danaye Kanlanféï , qui possède à ce jour une vingtaine de pièces, parle de rapprochement du conte avec la réalité du pays, d’une actualisation de la tradition qui élargit le champ de la mythologie à l’ensemble des informations qui touchent à tous les registres de la vie sociale, politique, spirituelle.

Créé en 1988, Les aventures de Zando (qui veut dire : la nuit n’est pas encore tombée, il n’est pas encore trop tard), appartiennent au répertoire permanent du théâtre de Danaye Kanlanféï. Il s’agit d’un conte adapté. Il en existe de nombreuses versions (3). Zando devient le moteur essentiel de ses spectacles. Il déclare comme le romancier Gustave Flaubert parlant de son personnage Madame Bovary, « Zando, c’est moi ». Pour Danaye, le fils de Dapaong, la nuit ne tombe jamais.  Le sage dit qu’il n’est jamais trop tard pour réussir sa vie et guérir la société de ses maux par le truchement de la marionnette.

 


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Les aventures de Zando

© Anita Bednarz 2020