étranges mutations

Enracinés sur le continent africain depuis des temps immémoriaux, la marionnette et ses nombreux avatars y occupent un champ d’activités exceptionnellement vaste. La statue  mutante, parce que « vieillissante »,  appartient à cet univers foisonnant. Sa présence fut remarquée en avril 1955, à Boroum Boroum (Burkina Faso), par le juge Jean Suyeux (1993 : 522-523).

En terre séchée, la figure en question portait  le nom de  Petite Forêt.

Érigée devant une maison, Petite Forêt représentait un homme en buste, coiffé d’un grand béret noir en croûte de termitière. Elle ressemblait d’une manière étonnante à son propriétaire qui portait également un béret, sauf que le sien était basque. De plus, grâce à un remodelage régulier, elle vieillissait en même temps que lui : son visage prenait des rides et son corps se voûtait avec les ans. De cette façon spectaculaire, l’homme et sa statue cheminaient ensemble vers la maturité et la mort.

 

Creuse à l’intérieur, Petite Forêt était censée abriter un dieu protecteur de la famille. On considérait son nombril comme une porte par laquelle le dieu sortait la nuit pour faire ses rondes de surveillance. Refuge divin, elle était nourrie de sang de volaille et de bière de mil (deux breuvages sacrificiels).

 

Le juge Suyeux a constaté que Petite Forêt, installée devant ou à l'intérieur des cases de leurs propriétaires respectifs, possédait ses semblables. Certaines ressemblaient à leurs possesseurs, d’autres évoquaient les héros de l’histoire récente. Cette omniprésence  transformait Boroum Boroum en une sorte de scène permanente, d’autant plus impressionnante que le vieillissement imposé à ces figures les rendait quasi vivantes. Soumises aux métamorphoses de l’âge, elles rappelaient le destin final commun à tous : la déchéance physique et le trépas.

 

A notre avis, ces "abris  vivants" pour dieux protecteurs se situent à la lisière du sacré et du théâtre. Leur remodelage régulier relève de l’animation, même si celle-ci emprunte une forme inhabituelle, faisant fi du temps théâtral mais s’accordant au rythme de la vie réelle. Ainsi, derrière ces bustes vieillissants, les amoureux de la marionnette retrouveront-ils  aisément sa nature animée.

© Anita Bednarz 2020