paroles de fétiches

Mes plus vifs  remerciements vont aux familles Lamien de Koho et de Pâ ainsi qu'à Christophe Evette, Bomavé Konaté, Ousséni Sanfo sans qui je ne les aurais pas connues.

 

 

Les fétiches dotés de parole suscitent un intérêt exceptionnel, parfaitement légitime : à de rares exceptions près, leur fonctionnement est un mystère impénétrable protégé des regards indiscrets par le féticheur et ses acolytes.

 

Néanmoins la parenté de ces objets sacrés avec le guignol saute aux yeux des familiers de cet art populaire.  En témoigne le courriel de Christophe Evette, plasticien et marionnettiste du collectif  Les Grandes Personnes  (Aubervilliers, France), daté du 4 décembre 2004 :

J’ai rencontré il y a une quinzaine d’années dans le village de Koho [situé dans la préfecture de Boromo, à mi-chemin entre Ouagadougou et Bobo-Dioulasso] à quelques kilomètres de Ouahabou un féticheur Bwaba qui consultait avec un fétiche marionnette. Cet homme, aujourd’hui décédé, s’adressait à l’aide de maracas à son fétiche. Lequel avait une bouche articulée et parlait avec lui une langue particulière et très aiguë que seul ce dernier comprenait.

 

En 2002, le fils de ce féticheur bwaba avait repris les consultations. 

Je suis allée le rencontrer (Anita Bednarz).

 

Koho est un petit village de la province des Balés situé à 150 km au sud de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso. Dans cette région essentiellement animiste, de nombreuses ethnies cohabitent : les Bwaba, les Kô, les Nouna, les Dafing, les Sissola, les Kassena, les Lela…

La famille Lamien (Bwaba) est dispersée dans différents villages : Koho, Pâ, Nien-Bon, Bendri et possède depuis quelques générations des marionnettes fétiches qui accueillent,  sortent  lors des cérémonies coutumières (funérailles, fête des moissons…) et protègent de toutes sortes de maléfices et malheurs.

 

Le 2 décembre 2002,  les marionnettes fétiches de Koho entament une période de deuil de trois ans. Elles viennent de perdre leur maître S. Lamien. Son fils  doit   attendre que "le vieux donne le chemin":

Dans l’obscurité de la case sanctuaire, la grand-mère et la fille ont vécu tout ce temps recluses et muettes. Petite, une quarantaine de centimètres, torse nu, les hanches entourées d’un pagne grisâtre, la grand-mère est assise sur un petit banc.  Ses membres sont fixes mais elle tient dans la main droite un très grand bâton de commandement de couleur rouge, blanche et noire. Son corps en bois rouge fardé de blanc symbolise l’union des vivants et des morts. Ces deux couleurs appartiennent également au serpent considéré comme l’ancêtre de l’homme et à l’initié dont le corps peint en rouge est parsemé de points blancs. Son visage éclairé par deux grands yeux peints en blanc est orné de scarifications qui, comme chez l’homme, peuvent être relatives au sexe, à l’appartenance ethnique, à l’ordre de naissance, à la séduction, à la protection comme à la thérapie.

La fille, plus petite, ressemble à un gros bébé emmailloté des pieds à la tête dans un tissu de coton épais grisâtre taché de rose/rouge qui ne laisse entrevoir qu’un visage noir (en bois ou en calebasse). Deux cauris simulent les yeux.

Bekienvo , l’homme, s’est absenté le temps du deuil.

Toutes les deux ont attendu là trois ans, entourées d’objets de toutes sortes : foyer sur lequel est posée une casserole, vieux chapeau, hochet en calebasse chargé de convoquer les esprits, plumes de volailles, pièces de monnaie… Ne pouvant plus converser directement avec les hommes, elles les ont néanmoins reçus, entendu leurs suppliques qu’elles ont transmis aux ancêtres. Elles sont restées actives en dehors de toute action spectaculaire sous l’œil vigilant d’un masque accroché en haut de la case  dont le nom ne m’a pas été révélé et qui pourrait être méchant m’a-t-on dit…

 

En cette fin d’année 2006 j’y suis retournée, la période de deuil est terminée.

 

La grand-mère est toujours là, dans cette même case sanctuaire mais la fille est sortie, partie en voyage dans un lieu tenu secret, appelée par les hommes pour accomplir quelques miracles et guérisons.

Bekienvo, encore appelé  Le Vieux, lui, est revenu de l’au-delà. Emmailloté comme la fille dans un linge grisâtre qui ne laisse voir qu’un visage de bois fardé de blanc, couleur des ancêtres symbolisant tout autant des qualités positives et sociables comme , pureté, tranquillité, paix et bonheur que des dispositions démoralisantes comme le regret, la maladie, le malheur.

Intermédiaires entre l’ici et l’au-delà les marionnettes fétiches ne peuvent rester seules. Elles ont besoin de la présence des ancêtres, tapis  dans un coin de la case, formes constituées d’un mélange de terre de termitières, de fromage, de miel… avec l’esprit desquels elles conversent…D’ailleurs,  Eux seuls travaillent  a dit le maître.

 

Le vieux S. Lamien « est sorti » et à la fin de la période de deuil, il  a montré le chemin. C’est son petit-fils L.,  né le 25 mars 2003, trois mois après son décès qu’il a choisi pour permettre aux marionnettes fétiches d’intercéder de vive voix auprès des ancêtres.

 

En attendant qu’il grandisse, son père Z. Lamien est autorisé à faire à sa place quelques gestes : convoquer les esprits des ancêtres avec son fils à ses côtés, manipuler le couteau du sacrifice… Les marionnettes fétiches écouteront les suppliques des hommes mais resteront cependant muettes jusque la majorité de leur nouveau petit maître.

 A moins que devant l’urgence d’une situation, l’on doive faire appel à un autre membre de la famille Lamien du village de Pâ situé à quelques kilomètres de là. Il viendra alors établir la communication avec les esprits des ancêtres et arrachera quelques paroles à  Bekienvo.

 

Il reste aussi la possibilité pour les hommes non pressés d’adresser leurs demandes aux marionnettes fétiches des autres membres de la famille Lamien en allant directement les voir dans les villages de Pâ, de Bendri, de Nien-Bon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A Pâ, les deux marionnettes fétiches  Les Vieux  (identiques à celles de Koho) m’ont parlé. Ou plutôt leur maître, S. Lamien, à travers la manipulation du corps de l’un des  Vieux, a appelé les esprits des ancêtres à l’aide de sonnailles, de prières, de signes tracés à la craie par terre et sur la jambe gauche croisée. Ils ont entendu et ont répondu à cette convocation d’une voix nasillarde semblant  venir de  l’au-delà (technique vocale du marionnettiste qui met dans la bouche un instrument, des herbes...).

Une discussion animée s’est alors engagée entre  Le Vieux  qui ponctuait chacun de ses mots par un claquement de la mâchoire et le maître qui s’est empressé de me traduire ses paroles. Ils m’ont souhaité la bienvenue, se sont enquis de la cause du retard de mon avion et ont manifesté le désir d’entretenir avec moi une amitié durable. Le maître a d’ailleurs trouvé  le Vieux  un peu trop bavard…

 

Je les ai remerciés en achetant une bouteille d’alcool fort. Le maître a bu d’abord, craché ensuite sur les effigies des ancêtres, ouvert toute grande la bouche du Vieux à qui il a donné une bonne  lampée à boire. Il en a même redemandé… Trop gourmand  a dit le maître…le reste de la bouteille a été partagé entre les personnes présentes.

Mais ce jour-là, S. Lamien a oublié  d’offrir un sacrifice aux ancêtres. Alors son grand frère D. Lamien, absent au moment de notre rencontre, s’est fâché et l’a sommé de recommencer la cérémonie le lendemain matin.

J’ai acheté deux poulets, et encore un peu d’alcool. Les esprits ont été convoqués. Les sacrifices ont été de bon augure, les volailles sont tombées sur le dos et leurs entrailles étaient  propres.

Détendus, réconciliés, les frères, la famille, les enfants ont bu une nouvelle fois et partagé les différentes parties des poulets selon le rang tenu par chacun dans la hiérarchie familiale.

Les autres membres de la famille Lamien des villages de Bendri et de Nien-Bon possèdent eux aussi des marionnettes fétiches. Il semble que celui de Nien-Bon refuse le rôle d’intercesseur auprès des ancêtres. Mon  interprète auprès de la famille, appelé ici "tuteur", est resté muet sur cette question et n’a pas souhaité m’y emmener pour le moment..

Ce sont les traits communs que partage ce « fétiche marionnette » avec ses consoeurs relevant du théâtre au sens propre : une bouche articulée, la sonorité de la voix particulière, un langage parfois si hermétique qu’il exige la présence d’un interprète.  La parenté existe donc bel et bien entre fétiches et marionnettes.

 

En présence de ces témoignages exceptionnels, quelques réflexions traversent l’esprit. Tout d’abord une constatation : si la technique de l’animation du fétiche rejoint celle de la marionnette, le spectacle produit diffère. La première semble accorder la préférence à un  "one man show"  ou éventuellement à un duetto, la seconde s’implique davantage dans un jeu à plusieurs.

Ensuite la magie : moteur principal du fétiche, elle se fait plus discrète, quoique toujours présente, côté marionnette. L’idée que cette dernière est une dérive théâtrale de l’idole se trouve donc confortée.

 

Enfin, le théâtre de fétiches pourrait apparaître comme un art spécifique mettant l’accent sur l’ésotérisme, le mystère et les phénomènes paranormaux. De la bouche du fétiche s’échappent les paroles divinatoires, les sentences, les révélations. Sa voix est elle-même étrange, son langage inaccessible aux gens du commun. Souvent, un instrument de musique l’accompagne, ou parfois tout un orchestre. Le féticheur est à la fois son maître, sa doublure et son serviteur.

 

Pour s’exprimer vocalement, les fétiches adoptent un registre résolument surprenant. Leur timbre est, selon le cas, aigrelet, suraigu, nasillard, ventriloque, sifflant, sépulcral, rauque, criard, entrecoupé par des hoquets. Ils le partagent parfois avec les marionnettes, les masques, les revenants, les ogres. Le féticheur obtient cette sonorité de plusieurs manières, notamment à l’aide d’un mirliton ou d’une sorte de sifflet conçu pour cet usage. Cet instrument spécifique renvoie à la  pratique  (swazzle, piveta) du marionnettiste, ce minuscule accessoire que cet artiste place dans la bouche pour modifier sa voix.

 

Il arrive que cet instrument de transformation sonore soit très élaboré. Le musicologue et africaniste André Schaeffner, ami de Michel Leiris, indique l’existence d’un petit sifflet à tonalité douce, permettant d’appeler les personnes par leur nom : il est connu chez les Bobo (Burkina Faso), sous le nom de sumbozo.

D’autres féticheurs ont recours aux plantes qu’ils mâchent ou qu’ils utilisent en décoction dont ils se gargarisent. Mais la création artistique ne connaissant pas de limites, les spécialistes peuvent quelquefois inventer leurs propres méthodes. Certains d’entre eux modifient leur voix sans aucun artifice ni traitement, uniquement au moyen de leurs cordes vocales utilisées telles quelles.

 

Le langage du fétiche est hermétique. Secret et atypique, il demeure une affaire des hommes de l’art, tels les grands initiés, les féticheurs, les devins, les sorciers, les magiciens, et dans certains cas les marionnettistes. Les paroles mystérieuses sont traduites à l’assistance par le thaumaturge qui passe parfois par le truchement d’un tiers.

 

La performance du fétiche est accompagnée d’instruments de musique (un seul ou plusieurs) : leurs sons appellent les esprits. Ces accords et ces rythmes servent également à cadencer la séance. Une bonne ambiance musicale est propice au travail de l’idole. Hochets, cloches, clochettes, gongs, et petits tambours sont agités et frappés dans ce dessein.

 

Montreur principal, seul le féticheur a le droit d’animer l’effigie. Même si ce spécialiste s’occupe également du decorum, sa tâche essentielle est de mettre en souffle le fétiche. Il imprime et contrôle ses mouvements, lui pose des questions, ensuite il transmet ses réponses dont il traduit et explique la teneur. Cet homme est un habile intermédiaire entre le monde mystérieux du fétiche et son auditoire terrestre.  Il découvre la racine du mal et indique le chemin à suivre pour retrouver le bien-être.

Case aux fétiches de Koho - Photo A

Case aux fétiches de Koho - Photo A

Prières, incantations, sacrifices dans la case aux fétiches de Koho (Burkina Faso)- Photo jpeg A.Bed

Prières, incantations, sacrifices dans la case aux fétiches de Koho (Burkina Faso)- Photo jpeg A.Bed

Marionnette fétiche de Koho (la fille)  de la famille Zanoutié Lamien - Photo jpeg A.Bednarz, 20055

Marionnette fétiche de Koho (la fille) de la famille Zanoutié Lamien - Photo jpeg A.Bednarz, 20055

Marionnettes fétiches de Koho : la mère, la fille et les vieux - Photo jpeg A.Bednarz, 2005

Marionnettes fétiches de Koho : la mère, la fille et les vieux - Photo jpeg A.Bednarz, 2005

La case aux fétiches de la famille Zanoutié Lamien à Koho - Photo jpeg A.Bednarz, 2005

La case aux fétiches de la famille Zanoutié Lamien à Koho - Photo jpeg A.Bednarz, 2005

Marionnette fétiche (la mère) de la famille Zanoutié Lamien à  Koho, BURKINA FASO - Photo jpeg A.Bed

Marionnette fétiche (la mère) de la famille Zanoutié Lamien à Koho, BURKINA FASO - Photo jpeg A.Bed

Masque dans la case aux fétiches de la famille Zanotuié Lamien de Koho (BURKINA FASO) - Photo jpeg A

Masque dans la case aux fétiches de la famille Zanotuié Lamien de Koho (BURKINA FASO) - Photo jpeg A

Marionnettes fétiches  dans la case aux fétiches de la famille Zaoutié Lamien à Koho : la mère, la f

Marionnettes fétiches dans la case aux fétiches de la famille Zaoutié Lamien à Koho : la mère, la f

"Les Vieux" (ancêtres) de la famille Lam

"Les Vieux" (ancêtres) dans la case aux fétiches de la famille Lamien à Pâ

ScaConsultation des fétiches de la famil
Case aux fétiches à Pìase aux fétiches d
Case aux fétiches de Pâ - Photo A

Le féticheur en séance - Famille Lamien à Pâ - Appel des esprits Photo A.Bednarz 2006

La case aux fétiches de la famille Lamie

Les fétiches, les "Vieux" à l'arrière-plan, petits tambours et grelots

© Anita Bednarz 2020